Monde année zéro

2018, année de la remise à zéro des compteurs, de la reconstruction, de l’émergence du monde nouveau et de la relance des dés comme des chances. Peu de raisons me laissent présager une telle issue mais je préfère vous épargner mon pessimisme et répondre que je n’en sais strictement rien. A vingt-cinq ans, que puis-je vous apprendre que vous ne savez déjà? Rien. Et comme chantait l’autre, « Rien, c’est déjà beaucoup ».

Je voudrais partager avec vous, parce que je vous le dois, vous qui m’avez lue, qui m’avez donné le goût de l’écriture, qui avez nourri mes réflexions et que parfois j’ai attristé à dessin, l’enseignement que j’ai tiré de cette année enfin écoulée.

Certes, l’actualité m’a peinée. Non qu’elle soit plus grave que les précédentes années mais plutôt que je me sentis pour la première fois adulte et démunie, incapable de changer le cours tragique des événements. L’état de mon pays, que je résumerai par une misère économique et intellectuelle du peuple et de l’élite, m’a angoissée, et ce jusqu’au dernier jour. Aussi et je ne pouvais y échapper, j’ai pu souffrir des maladresses de ceux dont j’étais le plus proche.

Pourtant, je suis heureuse. Je le suis parce que j’ai beaucoup appris sur le comment des choses, du cosmos et de la vie. Je le suis ensuite parce que des artistes et des philosophes m’ont transportée le temps d’un disque, d’un roman, d’un film ou d’un essai dans un ailleurs que je ne soupçonnais pas et qu’au retour, j’étais changée. Je le suis enfin parce que j’ai été aimé par des êtres que je chéris sans mesure. Je décrirai ce bonheur comme une gratitude sincère d’être vivante sur Terre et d’appartenir à cet infini commun.

Ainsi, en 25 révolutions terrestres, j’en suis à la conclusion que seule une chose compte réellement dans la vie d’un homme : l’amour. S’aimer d’abord soi, aimer les autres ensuite et enfin aimer apprendre. Une vie menée ainsi ne garantit pas la plénitude comme un paradis appelé par d’autres Nirvana, mais assure certainement des instants d’extase, de jouissance et de bonheur fini. La vie ne pourrait dans ces conditions être vécue en vain et trouvera son sens dans ce qu’elle aura engrangé comme connaissances.

Pour bien finir l’année 2017 ou commencer 2018, j’aimerais finalement me rappeler qu’aujourd’hui, nous venons tous ensemble, embarqués sur le paquebot Terre, d’achever un tour complet autour du soleil et 365 tours sur nous-mêmes. Et ce n’est pas fini, car ensemble toujours et sans autre alternative que peut-être celle de devenir astronaute pour explorer l’univers, nous débutons un nouveau cycle fait de révolution, de saisons, de jours et de nuits. Dans de telles circonstances, une seule question me paraît pertinente : comment faire pour que le voyage se passe au mieux pour tous ?

Sur cette dernière interrogation, je vous embrasse tendrement et cette fois-ci, en particulier, je vous souhaite une bien heureuse année 2018.

Meilleurs vœux,
Hajar

Conte en post-scriptum

La Sultane des Royaumes Lubriques décida après des années de solitude à la tête des armées cupidonesques de se trouver un compagnon de marche vers les voûtes célestes. Ses soldats bâtèrent champs et villes à la recherche de l’heureux élu et posèrent en vain la même question à tous les valeureux en quête du cœur nanti: « Combien de révolution la Terre a-t-elle réalisée autour du Soleil? » Le futur Sultan devait prouver son esprit.

Beaucoup abandonnaient, certains tentaient leur chance et proposaient quelques chiffres extravagants, aucun ne trouvait. Il ne restait plus qu’un seul, retiré du monde, au sommet du mont le plus haut de la contrée. Aucun des soldats ne voulut faire le voyage que l’on affirmait des plus dangereux. La sultane exaspérée escalada elle-même cette montagne quand elle le vit : debout, admirant le coucher de soleil d’un jaune oranger qui redonnait tout son éclat au vert des arbres qui les saluaient par leur cime ; la lune, les étoiles et les lucioles se préparant à prendre le relais pour magnifier la nuit.

Depuis, dans la vallée, on contait la légende de cette sultane qui, éblouie par la vue, préféra répondre elle-même à sa question et éviter ainsi toute déception: « La Terre réalisa assez de révolution pour que je vous cherche et que vous me trouviez ». On ne la revit plus.

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La nuit

Transgressive, animale
Rêveuse, sentimentale
Lunaire, transcendantale
Ténébreuse, irritable
Instant où se fixe la mémoire
Des hommes et des serveurs
Moment où se réveillent d’autres
Quand tout s’endort
Elle est atrocement là
Sur les terres polaires
Six mois sans pique-nique las
Sans lueurs solaires
Parenthèse érotique
Représentation du Cid
Rappel du chaos extatique
Du néant, du silence, du vide

Un vendredi 13

Ce soir-là, après avoir quitté le travail, j’appelais mon père au Maroc, en attendant l’arrivée du bus, Place de la République au XIème arrondissement de Paris. Je ne me souviens plus ce que nous nous disions. Comme à notre habitude, nous devions refaire le monde, quelques instants où j’étais libre d’imaginer comme les choses pourraient êtres plus belles, intelligentes et simples. Je lui dis que je sortais ce soir et je raccrochais. Le bus était là.

Je rejoignis une amie au cinéma de Bercy. Voilà quelques mois que je l’attendais, le dernier James Bond. Le film commença, la salle était bondée. Les lumières s’éteignirent et Loubna perdit son portable qui lui tomba des mains. Elle le récupérerait à la fin de la séance. Il était en version française, cela ne présageait rien de bon. Les minutes passaient et nous nous regardions, un petit sourire malicieux dessiné sur nos lèvres, l’air de dire Daniel Craig est à tomber, la musique d’ouverture par Sam Smith est sublime, mais qu’est-ce que ce film est mauvais. James qui se jette d’un hélicoptère. James qui saute par dessus un train. James qui embrasse la belle. James à Mexico, James à Istanbul, James en Autriche, James au Maroc. James, James, James … Un vieux Jésus armé et ressuscité qui sauve un monde fatigué par les bombes, les explosifs, les armes à outrances, les meurtres, le crime et l’argent sale. Je me rappelle avoir concédé au scénario sa bienveillance : les méchants n’étaient pas encore des musulmans du Moyen-Orient. Qui étaient-ils ? Je ne saurai dire.

Mon téléphone sonna, mon père m’appelait. Je lui raccrochais au nez et je l’éteignis. Le monsieur devant moi avait la tête qui penchait. Il dormait, il ronflait. Des spectateurs quittaient la salle. La rangée en dessous se vidait, siège après siège. Les téléphones s’allumaient et les gens s’en allaient. Nous voilà rassurées, ce film était un gâchis. Nous étions tenaces et courageuses et ce navet nous allions le terminer ! Nous étions encore quelques uns à tenir le coup. Le dormeur se réveilla, prit ses affaires et partit à son tour. Le film arriva à sa fin, lamentablement. Déception partagée ! Tous ces mois à attendre, pour cette petite chose insignifiante.

J’allumais mon portable. Mon amie récupéra le sien sous le siège. Trente-trois appels. Plusieurs messages sur messenger. Pareil pour Loubna. Nous marchions vers la porte de sortie. J’appelais à la maison. Ma mère pleurait et criait : « Tu es où ? Ils sont partout. Ils ont des mitraillettes. Ils tirent sur tout le monde. Cours ! » Saint Emilion était vide. Silence de guerre. Je tremblais et je me mis à pleurer à mon tour, affolée. Loubna resta calme. Elle dit qu’il ne fallait pas courir, que l’appartement où je vivais était à dix minutes à pied et que rien ne pouvait nous arriver.

Nous étions seules dans l’allée qui borde le parc de Bercy. Je vis trois jeunes hommes marcher agités. Ils parlaient forts. Je croyais entendre de l’arabe. Ils me ressemblaient. Je m’apprêtais à courir. Loubna m’en empêcha : » Tu vas attirer l’attention. On tourne à la prochaine rue. » Un bruit sourd, une explosion ? Une portière qui claque. Un chien aboit, ils sont derrière nous ? Une vielle dame qui sort son chiwawa faire ses besoins. J’étais au bord de la crise cardiaque.

On aperçut l’immeuble. Enfin ! Un couple marchait vers nous, sorti de nulle part. Nous accélérâmes le pas mais ils nous rattrapèrent. Je les dévisageai. La femme avais l’air inoffensive. J’avais des doutes pour l’homme. Il était plus bronzé. Je regardais de plus près, il devait venir de Martinique ou de Guadeloupe, quelque part où le soleil se couche derrière la mer après avoir doré les cocotiers. Ils étaient en couple ? Je n’arrivais pas à deviner. Ils cherchaient un abris. Ils nous montraient leur voiture et expliquaient qu’à la radio, on recommandait de vider les rues. Je fixai la femme. Je m’accrochais à ses yeux. Les yeux ne mentent jamais. Là, je courus et je leur criai de me suivre. Loubna ne pouvais plus m’arrêter.

Nous les laissâmes dans la cage d’escalier. Je ne pus leur faire d’avantage confiance. Nous prîmes l’ascenseur. Au deuxième, je sonnai. Mon colocataire et son copain m’ouvrirent la porte. J’étais éblouie par la lumière du salon. La télévision était à fond. BFM ? Sa mère chez qui je vis était debout. Elle me sourit : « ma petite Hajar ». Oscar, le chien semblait serein, presque heureux de toute cette agitation. Le vendredi, il est généralement abandonné par tous. Elle me racontait la soirée. Elle me refaisait le déroulé des événements. Je posais des questions. Je ne sais plus lesquelles. Que demande-t-on dans ce genre de circonstances ? Il était 23h30 et au Bataclan, à quelques pas de la Poste où je déposais le courrier pour mon entreprise, des jeunes gens se faisaient mitrailler par des terroristes islamistes. Les cafés où l’on faisait nos afterworks, où nous déjeunions parfois, avaient reçu des rafles de balles. Des parisiens étaient morts.

Nous allâmes dans ma chambre. Nous appelâmes nos parents. Un ami arriva à me joindre. Je lui racontais, je pleurais. Loubna aussi. Ses nerfs lâchèrent après avoir tant résisté.

Ce soir-là, je devenais adulte et comme une adulte, je m’enfermais chez moi pour ne plus sortir jusqu’au lundi. Comme une adulte, je retournais au travail dans ce quartier meurtri, dans ce quartier en deuil. Comme une adulte, je me suis recueillie Place de la République tôt le matin. Comme des adultes, notre patron a allumé une bougie et nous respectâmes la minute de silence. Comme des adultes, nous achetâmes des roses avec une amie à midi, et nous les déposèrent près de la salle de concert. Comme une adulte, je terminai ma journée de travail. Comme une adulte, je continuais à vivre. Et puis comme une enfant, je n’ai jamais oublié.

A chaque époque, son vendredi 13. Le nôtre, un vendredi 13 novembre 2015, 130 morts, 413 blessés.

L’homme aux cheveux longs

Elle le dévisageait, surprise
Par la dureté de ses traits anguleux
Contrastant avec ses longs cheveux
Qui se mouvaient au gré de la brise
 
Il portait des lunettes de soleil
Un chapeau de cowboy en daim
Sa guitare acoustique à la main,
Et jouait une mélodie composée la veille
 
Derrière lui, elle apercevait la mer
Des voitures qui gâchaient le paysage
Des gens dispersées sur le passage
Au rebord de ce long couloir vert
 
Le spectacle de cette voix écorchée
Chantant l’étoile de soufre
Brûlant jusqu’au gouffre
La fit enfin chavirer
 

Le vertige du temps

A vingt-cinq ans, je souffre de vertige, le vertige du temps. L’horloge tourne et j’ai peur de ne pas accomplir ce pourquoi je vis. La mort me guette comme tout vivant au cœur battant. C’est ainsi que l’urgence s’installe impérieusement dans mon existence. Il m’arrive de penser à l’instant de mon dernier souffle. Mourrais-je d’un cancer ou écrasée par une voiture ? Je pense alors à mes parents qui seraient certainement les seuls à me pleurer. C’est précisément le moment où je mets court à mon délire narcissique car rien ne me fait plus horreur que la souffrance, même imaginaire, de ceux que j’aime. La mort est ainsi insidieuse parce que son absence ne fait que renforcer son pouvoir sur nous. Le tic-tac n’en est que plus lancinant. Dans ma petite famille, nous l’avons connue avec tant de rudesse insinuée dans les petits draps et l’espoir d’une nouvelle respiration, que notre effroi s’est vu remplacé par une résignation triste contrebalancée par un amour sans mesure de la vie, que l’on sait désormais précaire.

Ce dimanche, il m’a semblé que le temps s’arrêtait. Nous étions en automne, à la saison cuivrée des feuilles qui tombent, de la rouille et de la pluie. La journée était longue, grise et froide. Interminable. J’appris par une amie le changement d’heure, nous étions passés à l’heure d’hiver. Je comprenais mieux. Mon corps en fin de cycle participait à la lenteur perçue. La lune approchait de sa plénitude. Le monde fonctionne par oscillation entre vie et mort, que ce soit dans l’espace, sur Terre ou dans ma propre chair. Ce qui est parti revenant sans être exactement le même.

J’ai atteint l’âge de m’offrir un sablier ou un crâne, les objets habituels pour méditer sur la vanité. Je crois que c’est l’époque qui le veut car nous vivons entre deux mondes, le passé antique et biblique qui est atrocement humain et l’avenir qui est vertigineusement transhumain, le monde riche qui conquiert ce nouvel espace artificiel et virtuel et le monde pauvre qui tient à la légende de ses ancêtres comme à sa dernière richesse. Nous sommes là, dans cet entre-deux, perdus dans un intervalle baroque. Toutes les illusions s’entrechoquent, se haïssent et s’enlacent noyant dans un amas gluant la vérité, la droiture et le mot juste.

Au pays du soleil levant, nous n’échappons pas à cette discontinuité. Nous incarnons cet époque merveilleusement. Nous sommes pour ainsi dire les acteurs d’une pièce de théâtre, où le tragique, le chimérique et le rocambolesque se mêlent. Les intrigues et les décors se multiplient. Il en est de même dans le foyer conjugal ou en politique, dans le salon ou au parlement. Nous sommes devenus maîtres de la technique du trompe-l’œil, assez pour nous laisser abuser. Nous n’avons que faire de la science, de la littérature et du vrai. Le soleil nous abîme les yeux, nous voyons flous et nous prenons le papier imprimé pour l’or et l’or pour la vie. Nous sommes des alchimistes.

Et moi, parce qu’il n’est jamais question que de nous-mêmes, toujours et à jamais, et moi dans ce monde, j’ai trois obsessions : la justice, la liberté et l’entropie. Alors voyez l’anachronisme dans lequel je patauge.

Le problème au Maroc se résume en deux mots : être femme

Le 21 septembre 2017, à Genève, le Maroc a rejeté 53 des 244 recommandations du Conseil des droits de l’Homme à l’ONU, dont quatre à souligner au feutre rouge: l’abolition de la peine de mort, la décriminalisation de l’homosexualité, l’égalité entre hommes et femmes dans l’héritage et l’abolition de la criminalisation des mères célibataires ainsi que la reconnaissance complète de leurs enfants sans autre différenciation juridique.

Lien vers l’article : https://ladepeche.ma/legalite-en-heritage/

Lien vers l’article republié par Courrier International : https://www.courrierinternational.com/article/le-probleme-au-maroc-se-resume-en-deux-mots-etre-femme

 

À mon tour, je rejette cette politique et cette position d’un Maroc qui n’est pas le mien. Ce pays est celui de la tolérance et de l’intolérance, des doux progrès et des extrémismes violents.

 

Chaque nation a ses contradictions et chacun choisit son camp. Je choisis celui de l’autre Maroc, celui de la vie, de l’amour, de la femme, de la mère et de l’enfant. Les hommes n’ont que faire de mes applaudissements, ils ont pour eux le pouvoir, c’est bien assez.

 

Cette politique qui nous saigne à blanc, je la rejette par conviction, avec vigueur et constance. Je la rejette comme elle me rejette quand son non est aussi catégorique et agressif. Je lui réponds un non tout aussi tranché. Je le crie, je le murmure, je le passe comme un témoin et je l’écris. Oui, j’écris pour ma dignité bafouée. J’écris parce que sinon je coulerai avalée par l’océan, la mer et le désert qui nous encerclent, effaçant nos histoires et nos peines. J’écris parce qu’autrement je disparaîtrai happée par un trou noir, celui de la médiocrité offensive qui nous oppresse.

 

LIRE: Lettre à un jeune Marocain

 

Chacune de ces causes mérite des essais, des romans, des films, des lecteurs et des publics, des vies engagées à les défendre. Pour ma part, je suis complètement bouleversée par celles qui touchent aux femmes, pour des raisons personnelles évidentes. Elles me donnent à penser que le problème n’est pas d’être une femme libre, émancipée, mère et célibataire, femme qui travaille ou femme photographe, femme qui aime, femme seule, femme engagée ou complètement lunatique. En réalité, le problème au Maroc se résume en deux mots: être femme.

 

La taxe de la honte

La répartition inégale de l’héritage est symptomatique de la place qui lui est octroyée. Une fille hérite la moitié de son frère, une fille unique la moitié de la fortune de ses parents quand le fils unique prend tout. L’épouse vaut un huitième quand l’époux vaut un quart.

 

Pour une culture qui sacralise tant la famille et le modèle marital, il est étrange de voir le traitement réservé à l’épouse qui une fois veuve ne relève plus que de l’anecdote. Elle devient patrimoine. Au fils de prendre soin d’elle, comme il le ferait de la maison de plage.

 

La fille de laquelle les parents ont exigé autant d’esprit et encore plus d’honneur qu’à son frère n’est plus qu’une moitié d’homme. À son mari de la prendre en charge. Paieraient-elles la moitié de la TVA ou de la taxe sur les revenus? Monde cynique.

 

Plusieurs moyens légaux de contourner cette loi existent. Il est possible de mettre un bien au nom de ses enfants ou de faire des donations tout en jouissant de l’usufruit jusqu’à la mort du dernier parent. Cela demande un simple passage chez le notaire et le règlement d’une taxe. J’appelle cette taxe, la taxe de la honte. Rajouter à l’angoisse de la mort, celle de devoir réparer une loi discriminatoire est une honte. Faire payer à des parents une taxe pour avoir donné naissance à une fille est une obscénité.

 

Mon père en est le coupable et je ne le remercierai jamais assez pour son crime, m’avoir faite héritière du X de ma grand-mère. La filiation et la génétique sont des sujets passionnants, davantage quand l’État ne s’en mêle pas, pour faire d’une différence une inégalité. Aujourd’hui, la loi nous explique que le X donné par le père est un défaut, l’indicateur génétique d’une défaillance physique qui vaut à la femme de représenter la moitié d’un homme. C’est toujours surprenant de voir comment un état peut mettre ses concitoyens en situation de précarité et d’insécurité.

 

C’est aussi là un sujet intéressant à étudier, si l’on met de côté les histoires réelles et dramatiques qui en découlent. Car oui, nous avons tous en tête ces récits de pères trop jeunes pour mourir, n’ayant fait aucune de ces démarches et de charognards réclamant leurs dus à la veuve et aux orphelines. Ces appartements réquisitionnés et ces biens jamais partagés car il fût impossible de réunir toute la famille et de trouver un compromis. Nous les avons vus et entendus et nous avons fermé les yeux, bouché les oreilles et cousu la bouche.

 

Le bateau coule et l’équipage annonce: les hommes d’abord

L’explication devant l’ONU était toute trouvée: ce serait religieux. Je la réfute. Si la raison échappe à une décision et que seule la religion l’appuie, je suppose alors que ce n’est là que prétexte pour justifier l’injustifiable. D’autres expliquent que cette même loi apporta en son temps une correction à une inégalité qui était totale. Je dis à tous ceux-là, soyez-en à la hauteur et terminez ce qui a été commencé, c’est-à-dire la reconnaissance de l’égalité complète des hommes et des femmes.

 

Autrement, s’il s’agit de punir l’autre sexe d’un quelconque pêché, d’une pomme arrachée de l’arbre de la connaissance et mangée par Hawae et Adam, alors je le conteste. En tant que citoyenne de l’an 2017, je refuse de subir les préjudices d’un acte commis par une aïeule dont on m’attribue la filiation. Et quand bien même ce serait le cas et que son acte eut été un crime, quel pays de droit commun condamne pour l’éternité les descendants du coupable? Sommes-nous les acteurs d’une tragédie grecque? La fatalité des Dieux a-t-elle frappée nos esprits? Les oracles auraient-ils parlé? Ou sommes-nous dans un état de droit et de raison? Où sommes-nous?

 

Mon esprit rêvasse, fatigué, et divague sur un paquebot, le Titanic. Bien sûr, il y a Rose et Jack, ces visages angéliques mais pas moins suggestifs, qui condamnent l’amour romantique à la mort. Mais il y a aussi le bateau qui coule et le capitaine qui pose une règle, les femmes et les enfants d’abord, de la première classe certes mais ceci est un autre problème. Cela me fait penser que chez nous, le bateau coule et l’équipage annonce: les hommes d’abord.

 

Ad vitam eternam, les lois pourront être injustes, à la différence que cela se saura. Nous laisserons derrière nous, contrairement à nos grand-mères et arrières grand-mères et aux trente générations de femmes qui nous ont précédées, nos témoignages, nos colères écrites et les films de nos indignations et de nos combats. Nous mettrons sur papier les horreurs vécues par celles qui ne purent écrire leur vie, privées d’éducation. Nous écrirons ces histoires chuchotées par nos grand-parents et nos parents les nuits de veillée.

 

Nous sommes avec nos mères, les premières d’une lignée de femmes éduquées et c’est comme cela qu’une révolution lente et silencieuse a lieu, au Maroc et ailleurs au Maghreb et au Moyen-Orient. Les talibans ne s’y trompent pas en attaquant les écoles, frappant Malala d’une balle à la tête, car l’éducation des femmes est ce point de rupture qui consent au basculement de l’histoire.

 

L’arbre de la connaissance est dorénavant secoué tous les jours et les pommes qui en tombent sont mangées goulûment. Nous sommes assoiffées de lecture et d’écriture. Nous avons faim de mathématiques, de physique, de biologie, de médecine, de psychologie et de droit. Notre raison s’aiguise et nos désirs s’affichent. Un nouveau monde émerge et prend racine sur celui des hommes qui sans être rejeté sera transformé.

De fait, si cette loi et toutes les autres, ne sont pas abrogées aujourd’hui, sachez qu’elles le seront demain car nous veillerons à ce que nos filles et nos petites-filles aient notre parole gravée dans le marbre et tissée sur la toile, comme ces hiéroglyphes que ni le temps ni les défilés civilisationnels ne surent effacer.

En 2017, 52% des admis marocains au baccalauréat étaient des filles. Elles ont aussi dominé le classement des meilleurs résultats, malgré tous les indicateurs qui démontrent un accès à l’éducation plus difficile pour les filles que les garçons. Nos adolescentes font preuve d’abnégation et de détermination et gratifient leurs parents d’une grande fierté par leur réussite et leur intelligence. Ne méritent-elles pas mieux qu’un non catégorique à leurs droits devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU? Ne méritent-elles que cette humiliation publique sur la scène internationale?

 

À ma grand-mère paternelle qui avait tant regrettée de n’être pas allée à l’école, à ma grand-mère maternelle qui reprocha toute sa vie à ses parents de l’avoir envoyée en ville loin des siens à ses cinq ans, à cette même grand-mère qui retira son niqab, fière et libre, à l’âge de trente-cinq ans, à ma mère et à mes tantes qui prirent le train de la modernité pour créer une réalité nouvelle dont nous jouissons aujourd’hui, aux hommes de ma famille qui veillèrent à corriger toutes ces inégalités indues, je dédie ce texte.

 

Enfin, à ma fille, à ma petite-fille, à mon fils et à mon petit-fils qui n’êtes pas encore de ce monde, je vous fais les héritiers de ce combat car comme dit Chateaubriand, la vie est un « funeste présent ». J’y ajoute que s’en montrer digne en est le fatal revers.

Lien vers l’article : https://ladepeche.ma/legalite-en-heritage/

Une rose qui pique

Ne m’oubliez pas Ulysse, je resterai votre Pénélope. Ne m’oubliez pas Roméo, je resterai votre Juliette. Ne m’oubliez pas Kaiss, je resterai votre Leila. Ne m’oublie pas Marius, je resterai ta Cosette. Ne m’oublie pas Henry, je resterai ta Lucy. Ne m’oubliez pas Candide, je resterai votre Cunégonde. Ne m’oubliez pas Shahryar, je resterai votre Shehrazade. Ne m’oubliez pas Albert, je resterai votre Aurore. Ne m’oubliez pas Werther, je resterai votre Charlotte. Ne m’oubliez pas Duc de Nemours, je resterai votre Dame de Clèves. Ne m’oublie pas Bosie, je resterai ton Oscar. Ne m’oublie pas Rinri, je resterai ton Amélie. Ne m’oubliez pas Bajirao, je resterai votre Mastani. Ne m’oublie pas Julien, je resterai ta Sophie. Ne m’oublie pas Rodolphe, je resterai ton Emma. Ne m’oubliez pas cher Amant, je resterai votre Duras. Ne m’oublie pas Félix, je resterai ta Fantine. Ne m’oublie pas Georges, je resterai ta Clotilde. Ne m’oublie pas Abellatif, je resterai ta Jocelyne. Ne m’oublie pas Duke, je resterai ton Allie. Ne m’oublie pas Tristan, je resterai ton Iseult. Ne m’oublie pas Antar, je resterai ta Abla. Ne m’oublie pas Peggy, je resterai ta Françoise. Ne m’oubliez pas Fitzwilliam, je resterai votre Elisabeth. Ne m’oublie pas Louis, je resterai ton Elsa. Ne m’oubliez pas, parce qu’avec tous ces personnages, je m’y perds et j’y perds mes souvenirs, de vous et de nous. Gardez-moi une place dans votre cœur et faites de moi, votre rose, Petit Prince. Une Rose hautaine et qui pique, mais uniquement pour que vous vous souveniez, le jour où j’oublierai.

Nager en Atlantique

L’eau coule et s’enroule
Autour de son corps mince
Ses seins pointent et balancent
Sous le poids du sel

Elle plonge la tête
Ouvre les yeux
Ça pique, ça l’embête
Elle les ferme, c’est mieux

Une force brute l’embarque
Une vague l’attaque
Elle l’emporte sec
Et se casse avec

Les rougeurs stigmates
Des frottements du sable
S’apaisent au contact
De l’écume trouble

Le nez coule
La bouche quémande
De l’eau douce
Honorable amende
D’un corps qui souffre
Pour que vive le souffle

Amour, péché capital

Rien que tous les deux
Nous serons heureux
Ensemble à Paris
Plus tard au Paradis
 
Luxure au sol
Gourmandise aux mûres
Gourmandise de ravioles
Luxure contre mur
 
Toi et moi
Du mardi au lundi
Du lundi au mardi
Tous les jours, toi et moi
 
Au tourbillon de la vie
Tu crieras ta colère
A cet unique ami célibataire
Tu hurleras ton envie
 
Las, tu bâtiras par avarice
Tu resteras par acédie
Orgueilleux, tu te croiras maudit
Victime de ma malice
 
Mon amour, tu me hais
Mais reste, je t’aime

Ecrire pour se créer liberté